CHAPITRE VII
Le temps avait à nouveau changé avec une surprenante rapidité, comme souvent dans les îles et sur les péninsules situées au sud-ouest de Muman. Dans le ciel clair d’un bleu translucide, le soleil brillait au beau milieu de l’automne avec une intensité qui rappelait la douceur des jours d’été. Les vents violents s’étaient calmés et il soufflait une brise marine qui faisait écumer la mer et danser les navires au mouillage dans la crique. Des cormorans au plumage gris les survolaient, tournoyant et plongeant sur les poissons au milieu d’une nuée de mouettes aux cris plaintifs qui défendaient leur territoire. Ici et là, des pétrels tempête, noirs au croupion blanc, emmenés au large par les orages, revenaient maintenant vers les côtes.
Fidelma était perchée sur le chemin de ronde qui courait sur les murs épais du monastère, construit comme une forteresse. Elle contemplait la crique d’un air pensif. Il y avait là quelques bateaux de pêche d’habitants de la région, deux vaisseaux côtiers ou barca, et un navire de haute mer qui commerçait avec la Bretagne ou la Gaule. Celui d’un marchand franc, d’après ses renseignements. Mais son attention était surtout focalisée sur le bateau de guerre du roi de Laigin qui menaçait l’entrée du port, malveillant et superbe.
Fidelma resta là un long moment, les bras croisés, étudiant le navire avec curiosité. Elle se demandait ce que Fianamail, le jeune roi de Laigin, espérait gagner par de tels agissements. Exiger la restitution d’Osraige comme prix de l’honneur était une grossière manœuvre politique pour récupérer un territoire perdu mais, ainsi, il se montrait fort peu diplomate. Qui jugerait de bonne foi que la mort du vénérable Dacán, cousin ou non du roi de Laigin, méritait la restitution d’une terre qui avait prêté allégeance à Cashel il y avait plus de cinq siècles ? Pourquoi Fianamail menaçait-il de déclarer la guerre sur des bases aussi aléatoires ?
Elle regarda flotter l’étendard soyeux des rois de Laigin. Il ondulait fièrement en haut du grand mât. Sur le pont, des guerriers s’exerçaient à leurs arts martiaux. Un spectacle ostentatoire donné pour le seul bénéfice des observateurs, sur la terre ferme.
Fidelma regrettait de ne pas avoir prêté plus d’attention au chapitre traitant des muir-bretha, les lois de la mer, quand elle étudiait le Livre d’Acaill, le grand traité juridique. Elle n’aurait pas été autrement surprise que ce genre d’intimidation soit interdit. Dans son souvenir, il lui semblait bien que le faisceau de tiges d’osier et de tremble accroché au portail renvoyait à cette question. Elle se promit de se rendre à la tech screptra qui possédait peut-être des copies de ces documents, qu’elle pourrait consulter sur place.
Puis on sonna les cloches qui annonçaient tierce.
Fidelma s’arracha à la vision fascinante qui s’offrait à elle et revint sur ses pas sur le chemin de ronde en bois couvert d’une charpente. Elle tomba sur une figure familière qui se tenait face à la mer, perdue dans ses pensées : sœur Eisten, qui n’avait pas vu Fidelma s’approcher d’elle.
— Belle matinée, n’est-ce pas ? lança Fidelma.
Sœur Eisten sursauta, battit des paupières et inclina lentement la tête.
— Oui, sœur Fidelma, une magnifique journée s’annonce, dit-elle d’une voix monocorde.
— Comment allez-vous aujourd’hui ?
— Bien, merci.
— Tant mieux. Et le petit garçon ? Il s’est calmé ?
Sœur Eisten paraissait perdue.
— Le petit garçon ?
— Oui. Il n’a plus fait de cauchemar ?
La jeune religieuse la fixait d’un air absent.
— Il répond au nom de Cosrach, il pleurait et vous le consoliez en le berçant dans vos bras, hier après-midi !
Eisten écarquilla les yeux.
— Ah... oui, dit-elle d’un ton peu convaincu.
— Sœur Fidelma !
Fidelma se retourna et vit sœur Necht qui grimpait à toute allure l’escalier de bois menant au chemin de ronde. Elle semblait bouleversée et Fidelma eut la désagréable impression que sa rencontre avec sœur Eisten la contrariait.
— Frère Rumann vous attend à l’hôtellerie, annonça Necht. Il s’impatiente.
Fidelma posa une main sur le bras d’Eisten.
— Vous êtes sûre que tout va bien ?
— Tout à fait, répliqua l’autre d’une voix sourde.
— Je vous en prie, si vous avez besoin d’une âme sœur, venez me trouver.
Dans l’Église irlandaise, contrairement à la coutume romaine qui veut que l’on confesse ses péchés à un prêtre, on se choisissait une anamchara en qui l’on avait toute confiance. Cette personne s’apparentait à un confident, un guide spirituel qui agissait en accord avec les principes de la foi des cinq royaumes. L’âme sœur de Fidelma, depuis qu’elle avait atteint l’âge du choix, était Liadin d’Uí Dróna, qu’elle connaissait depuis l’enfance. Mais il n’était pas nécessaire que cette personne soit du même sexe. Colum-Cille et d’autres dirigeants de la foi avaient choisi des anamchara du sexe opposé.
Eisten secoua vivement la tête.
— J’ai déjà une âme sœur dans cette abbaye, dit-elle d’un ton sans réplique.
Dépitée, Fidelma s’apprêtait à rejoindre sœur Necht quand Eisten la retint.
— Dites-moi, ma sœur...
Fidelma se retourna vers la jeune ascète qui continuait de contempler les flots comme pour y noyer sa peine.
— ... une âme sœur peut-elle trahir vos confidences ?
— Si elle agit ainsi, elle ne mérite plus votre confiance. Mais encore faut-il étudier les circonstances d’une telle trahison et...
— Ma sœur !
Necht s’agitait au pied de l’escalier.
— Nous en reparlerons plus tard, suggéra Fidelma.
Eisten demeura silencieuse et Fidelma l’abandonna à contrecœur à ses méditations.
Dans la pièce que Fidelma s’était réservée pour la conduite de son enquête, frère Rumann, le corpulent fer-tighis, l’attendait en tambourinant nerveusement sur la table.
Fidelma s’assit en face de lui, vit que Cass avait déjà réintégré sa place, dans un coin de la pièce, et se tourna vers sœur Necht. Elle avait longuement réfléchi et décidé que ce n’était pas très raisonnable de la laisser assister aux entrevues. La novice saurait-elle tenir sa langue ? Rien de moins sûr. Mieux valait ne pas la tenter.
— Je n’ai pas besoin de vous pour l’instant, dit-elle à la jeune religieuse dont la mine s’allongea. Je ne doute pas que d’autres tâches vous attendent.
Frère Rumann approuva avec chaleur.
— Absolument. Elle doit faire le ménage dans les chambres.
Sœur Necht sortit de la pièce en traînant les pieds.
— Bien, depuis combien de temps travaillez-vous comme hôtelier dans l’abbaye, frère Rumann ? demanda Fidelma.
Le visage joufflu de celui-ci refléta son agacement.
— Deux ans, pourquoi ?
— Ne le prenez pas mal, répliqua Fidelma d’un ton léger, mais j’aime bien connaître l’histoire personnelle des témoins, même si cela ne me sert pas directement, cela m’aide à mettre des couleurs au tableau.
Rumann leva le nez au plafond d’un air d’ennui.
— Alors sachez que je suis arrivé dans cette abbaye à l’âge du choix, il y a trente ans.
Il récita son parcours d’un ton mécanique et irrité, comme si elle se mêlait de ce qui ne la regardait pas.
— Donc vous avez quarante-sept ans, dit Fidelma d’une voix douce tout en enregistrant le moindre détail de ce qu’il lui avait raconté.
— En effet.
— Et vous êtes bien informé sur la fondation de Ros Ailithir.
— C’est exact, répliqua l’autre avec suffisance.
— Vous m’en voyez ravie.
Réalisant qu’elle se moquait de lui, Rumann fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que vous voulez savoir ? demanda-t-il d’un ton peu amène tandis qu’elle l’observait en silence.
— L’abbé Brocc vous a chargé de l’enquête après la mort de Dacán. Quelles sont vos conclusions ?
— Il a été assassiné par un inconnu, voilà tout, répliqua l’hôtelier, mal à l’aise.
— Reprenons depuis l’instant où l’abbé vous a informé de la mort de Dacán.
— C’est frère Conghus qui m’a averti, pas l’abbé.
— Cela se passait quand ?
— Peu de temps après qu’il eut prévenu l’abbé de sa découverte. Il se rendait auprès de frère Tóla, l’assistant de notre médecin.
— Et vous, qu’avez-vous fait ?
— Je me suis rendu chez l’abbé.
— Vous n’êtes pas allé dans la chambre de Dacán ?
Rumann secoua la tête.
— Il fallait d’abord que Tóla examine le corps. L’abbé m’a alors prié de mener une enquête. Là, je me suis précipité dans la cellule de Dacán. Frère Tóla m’a annoncé que la victime avait été ligotée et poignardée à plusieurs reprises dans la poitrine. Avec son assistant Martan, ils ont emmené le cadavre pour de plus amples examens.
— J’ai cru comprendre que la chambre était en ordre et que la lampe sur la table de chevet brûlait.
Rumann confirma d’un hochement de tête.
— Tóla a éteint la lampe en partant, précisa Fidelma. Cela implique qu’à la levée du corps vous aviez déjà quitté la pièce.
Rumann parut impressionné.
— Vous avez l’esprit vif, ma sœur. Pendant que Tóla terminait sa besogne, j’ai jeté un rapide coup d’œil autour de moi, en quête d’une arme ou d’un indice qui puisse identifier l’assaillant, mais je n’ai rien trouvé, et suis parti avant que Tóla ait emporté le cadavre.
— Êtes-vous retourné dans la chambre ?
— Non. Sur les ordres de l’abbé, je l’ai fait condamner en l’état. Je n’avais cependant rien remarqué qui puisse aider à découvrir le coupable. Mais l’abbé a estimé qu’on mènerait sans doute une nouvelle enquête.
— Vous n’avez pas rempli la lampe sur la table de chevet ?
Rumann haussa les sourcils.
— Dans quel but ?
— Aucune importance, dit très vite Fidelma. Et ensuite, comment avez-vous procédé dans vos investigations ?
Rumann se frotta le menton d’un air pensif.
— A l’hôtellerie, sœur Necht et moi-même avions dormi du sommeil du juste jusqu’à ce que les cloches nous réveillent. Et tout comme nous, le seul pensionnaire qui logeait dans cet édifice n’avait rien vu ni entendu.
— Qui était cet invité ? Séjourne-t-il toujours au monastère ?
— Non. Il s’appelle Assíd d’UíDego, c’est un voyageur.
— Ah oui.
Elle se rappela que Brocc avait mentionné ce nom.
— Corrigez-moi si je me trompe, Rumann, mais UíDego est bien situé à Laigin, et plus précisément au nord de Fearna ?
Gêné, Rumann se tortilla sur sa chaise.
— C’est possible. Frère Midach vous en dira davantage sur le sujet.
— Pourquoi frère Midach ?
— Eh bien, il a pas mal voyagé sur ces terres, d’ailleurs, il est né pas loin, marmonna Rumann, sur la défensive.
Fidelma poussa une exclamation agacée. Laigin occupait décidément une position centrale dans cette enquête.
— Parlez-moi de ce voyageur.
— Ce que j’en sais se résume à peu de chose.
Assíd. un marchand, je crois, est arrivé en barc et il est reparti avec la marée, le jour de la mort de Dacán. J’ai néanmoins pris le temps de lui faire subir un interrogatoire approfondi.
Petit sourire de Fidelma.
— Et il vous a assuré qu’il n’avait rien vu ni entendu.
— Oui.
— Assíd étant originaire de Laigin et Laigin jouant maintenant un rôle essentiel dans cette affaire, peut-être eût-il mieux valu qu’il soit détenu ici pour un interrogatoire ultérieur ?
Rumann secoua la tête.
— A ce moment-là, on ne se doutait de rien. Pour quel motif allais-je retenir cet homme ? Suggérez-vous qu’il aurait tué son compatriote ? Et puis, en dehors de Midach, les frères et les sœurs de notre communauté originaires de Laigin ne manquent pas.
— Je ne suggère rien du tout, Rumann, répondit Fidelma avec rudesse, irritée par la suffisance de l’hôtelier. J’accomplis ma mission.
Le religieux se renversa sur son siège, faisant trembler son double menton, et avala sa salive avec difficulté. Il n’avait pas l’habitude d’être bousculé.
De son côté, Fidelma regretta son mouvement d’humeur. En son for intérieur, elle reconnaissait que l’hôtelier aurait eu quelques difficultés à agir différemment. Sous quel prétexte pouvait-il retenir Assíd d’UíDego ? Aucun. Mais inutile, maintenant, de chercher qui avait annoncé la mort de Dacán à Fearna...
— Cet Assíd, reprit Fidelma sur un ton plus conciliant, vous êtes certain que c’est un marchand ?
Le visage de Rumann se contracta en une grimace saugrenue.
— Qui d’autre sinon des marchands voyagent le long de nos côtes dans des barca et nous demandent l’hospitalité ? Nous en hébergeons régulièrement.
— Son équipage est resté à bord de la barc ?
— En tout cas, les marins ne sont pas venus ici.
— On se demande pourquoi il a passé la nuit à l’abbaye alors que les autres restaient à bord. Quelle chambre occupait-il ?
— Celle où nous avons logé sœur Eisten.
— Il connaissait Dacán ?
— Oui, je me rappelle qu’ils se sont cordialement salués, le soir de l’arrivée d’Assíd. Je suppose que c’est assez naturel pour des compatriotes.
Fidelma s’efforça de dissimuler son mécontentement. Comment allait-elle résoudre ce mystère maintenant que le principal témoin avait quitté les lieux ? Un violent sentiment de frustration l’envahit.
— Avez-vous interrogé Assíd sur ses relations avec Dacán ?
Rumann parut peiné.
— En quoi ses relations avec Dacán m’auraient-elles concerné ?
— Mais si, comme vous l’affirmez, ils se sont cordialement salués, cela signifie qu’ils se connaissaient et pas seulement de réputation.
— Je n’ai pas vu l’intérêt de demander à Assíd s’il était un ami de Dacán.
— C’est pourtant par ce type de question que l’on retrouve un assassin, déclara Fidelma d’une voix coupante.
— Je ne suis pas dálaigh, rétorqua Rumann, indigné. On m’avait chargé d’éclaircir les conditions de la mort de Dacán dans notre hôtellerie, pas de mener une enquête judiciaire.
Effectivement, Rumann n’avait pas été formé au travail d’investigation.
— Excusez-moi, murmura Fidelma. Dites-moi simplement ce que vous savez sur cet homme, Assíd.
— Eh bien, comme je vous l’ai déjà dit, il est arrivé ici la veille du meurtre de Dacán et il est reparti le lendemain matin. Il cherchait un logis pour la nuit, sa barc était ancrée dans la crique et il faisait sans doute du commerce. C’est tout ce que je sais.
— Très bien. Et il n’y avait personne d’autre dans cet édifice ?
— Non.
— On accède facilement à l’hôtellerie ?
— Comme vous l’avez vu, ma sœur, on circule librement dans les murs de cette abbaye.
— Chacun des centaines d’étudiants et de religieux vivant ici aurait pu pénétrer dans la cellule de Dacán pour le tuer ?
— Mais oui, reconnut Rumann sans aucune hésitation.
— Dacán ne s’était pas fait d’amis chez les écoliers ou les religieux ? On ne lui connaissait vraiment aucun proche ?
— Non, pas même l’abbé. Cet homme tenait tout le monde à distance. Ascétique et indifférent aux choses de ce monde. Certains soirs, pour me détendre, j’apprécie de disputer une partie de brandubh ou de fidchell. Je l’ai invité à m’accompagner, mais il m’a toisé comme si j’étais possédé du diable.
Tout le monde s’accordait sur un point, se dit Fidelma : le vénérable Dacán était un homme parfaitement antipathique.
— Donc il ne s’entretenait avec personne ?
Rumann haussa les épaules.
— A l’exception de sœur Grella. Pour la raison, je suppose, qu’il faisait beaucoup de recherches dans la bibliothèque.
Songeuse, Fidelma hocha la tête.
— Oui... on m’a informée qu’il était venu à Ros Ailithir pour étudier certains textes. Je verrai sœur Grella plus tard.
— Et il enseignait l’histoire, ajouta Rumann.
— Auriez-vous la liste de ses étudiants ?
— Non. Pour cela, il vous faudra consulter frère Ségán, qui supervise les études. Sous l’autorité de l’abbé Brocc, naturellement.
— En temps normal, un homme qui fait des recherches écrit beaucoup, non ?
— Sans doute. Je l’ai souvent vu transporter des manuscrits et il ne se déplaçait jamais sans ses tablettes de cire.
— Mais alors...
Fidelma marqua une pause pour donner plus de poids à sa question.
— ... pourquoi n’a-t-on pas trouvé de parchemins ni de tablettes utilisés dans sa chambre ?
Frère Rumann la fixa d’un air idiot.
— Ah bon ? Mais je croyais...
— Les feuilles de vélin étaient vierges et les inscriptions sur les tablettes effacées.
Nouveau haussement d’épaules de Rumann, un geste qui chez lui ressemblait fort à un tic.
— Cela m’étonne. Peut-être rangeait-il ses manuscrits dans notre bibliothèque. Cependant, je ne vois pas très bien en quoi cela concerne l’enquête.
— Et vous ignoriez dans quelle période exactement il était spécialisé ? demanda Fidelma sans prendre la peine de lui répondre. Quelqu’un sait-il pourquoi il avait choisi Ros Ailithir pour ses recherches ?
— Ce n’est pas mon travail de mettre mon nez dans les affaires des gens. Dacán était recommandé par le roi de Cashel et sa présence approuvée par mon abbé, ce qui me suffisait amplement. Ici, personne ne l’aimait et on ne l’a pas beaucoup pleuré quand il est passé dans l’autre monde.
Fidelma se pencha en avant, soudain intéressée.
— On m’avait raconté que, malgré son austérité, Dacán était adulé et révéré comme un saint homme.
Frère Rumann pinça les lèvres.
— Peut-être à Laigin ! En tout cas, nous l’avons accueilli avec chaleur, mais nous n’avons reçu que mépris en retour. On l’a donc laissé à ses occupations. Même la petite sœur Necht le craignait.
— Ah bon ? Et pourquoi donc ?
— Sans doute parce que sa froideur suscitait l’appréhension.
— Je croyais que sa réputation d’homme pieux et érudit s’étendait bien au-delà de Laigin. Partout, lui et son frère Noé sont révérés à l’image de Colum-Cille, Brendan ou Enda.
— Chacun ne peut parler que-de ce qu’il connaît, ma sœur. Parfois, les réputations sont usurpées.
— Dites-moi, cette aversion pour Dacán...
— Cette indifférence, ma sœur, cette indifférence, l’interrompit aussitôt Rumann. Il n’y avait pas motif à des sentiments aussi affirmés que l’aversion.
Fidelma inclina la tête pour marquer qu’elle tenait compte de sa remarque.
— Et donc, selon vous, cette indifférence n’était pas de nature à faire naître ici le désir de le supprimer ?
Les yeux de frère Rumann se rétrécirent jusqu’à former deux fentes dans son visage joufflu.
— Suggérez-vous que quelqu’un de notre communauté ait pu l’assassiner ?
— Peut-être un de ses étudiants qui se serait pris pour lui d’une haine farouche ? Cela s’est déjà vu.
— Je n’ai jamais entendu rien de tel ! Un écolier respecte son maître.
— En temps ordinaire, oui, mais nous sommes ici confrontés à des circonstances inhabituelles. Le meurtre est un crime contre nature. Quelle que soit notre hypothèse, nous sommes bien obligés d’admettre que quelqu’un de cette communauté a commis cet acte. Ici même, ajouta-t-elle avec emphase.
Rumann afficha un visage solennel.
— Je ne peux pas vous en dire plus. J’ai fait une enquête sur les circonstances de la mort de Dacán comme on me l’avait demandé. Pour le reste... je n’ai pas l’expérience d’un dálaigh.
Fidelma tendit les mains en un geste de conciliation.
— Je ne vous critique pas. Vous avez accompli votre tâche et moi je fais mon travail. Nous sommes confrontés à une situation délicate, car il nous faut non seulement résoudre l’énigme de ce crime mais aussi prévenir une guerre.
Frère Rumann renifla bruyamment.
— Si vous voulez mon opinion, il n’est pas impossible que Laigin ait manigancé toute l’affaire. Ils n’ont cessé d’en appeler à l’assemblée du haut roi de Tara pour qu’on leur restitue Osraige. À chaque fois, la suzeraineté de Muman sur Osraige a été confirmée. Et maintenant...
Il fit le geste de poignarder dans le vide.
Fidelma l’observait avec curiosité.
— Depuis quand en êtes-vous arrivé à cette conclusion, frère Rumann ?
— Je suis des Corco Loígde. un homme de Muman. Quand j’ai entendu en quoi consistait le prix de l’honneur exigé par le jeune Fianamail, j’ai soupçonné un complot. Vous avez raison, ma sœur.
Fidelma haussa les sourcils devant la colère du religieux.
— De quoi parlez-vous ?
— Du marchand, Assíd. J’aurais dû me douter qu’il était l’assassin et je l’ai laissé filer !
Elle le contempla un instant en silence.
— Un dernier point, mon frère. Comment avez-vous été informé des exigences de Laigin ?
Rumann battit des cils.
— L’abbé n’a parlé que de cela pendant des jours !
Après le départ de Rumann, Fidelma resta immobile, sans prononcer un seul mot. Puis, relevant la tête, elle croisa le regard de Cass qui lui sourit. Elle semblait épuisée.
— Appelez sœur Necht, Cass.
Un instant plus tard, la novice enthousiaste faisait irruption dans la pièce, sa robe de bure protégée par un tablier. Elle avait été interrompue dans ses tâches ménagères et se montrait visiblement ravie de cet intermède.
— On m’a dit que le vénérable Dacán vous inspirait quelque crainte, commença Fidelma sans autre préambule.
La jeune religieuse pâlit et se mit à frissonner.
— C’est exact, admit-elle.
— Pourquoi donc ?
— Ici, je veille dans la mesure du possible à satisfaire les désirs de nos invités. Mais le vénérable Dacán me traitait comme une esclave. J’ai même demandé au frère Rumann à être relevée de mes fonctions à l’hôtellerie, le temps du séjour de Dacán.
— Je suppose que vous le détestiez.
Sœur Necht baissa la tête.
— C’est contre les préceptes des Écritures mais, en vérité, je ne l’aimais pas, mais alors pas du tout.
— Vous a-t-on dispensée de vous occuper de Dacán ?
Necht secoua la tête.
— Frère Rumann m’a dit que je devais accepter la volonté de Dieu. La foi se renforce dans l’adversité et l’accomplissement des projets du Seigneur.
— Vous n’avez pas l’air convaincue, remarqua Fidelma.
— Plus je priais, plus mon aversion s’intensifiait. Le vénérable Dacán n’arrêtait pas de me critiquer. A la fin, je ne faisais même plus le ménage dans sa cellule.
Et puis il m’envoyait faire des courses à toute heure du jour et de la nuit. Je n’en pouvais plus.
— Quand il est mort, je parierais que vous n’avez pas versé beaucoup de larmes.
— Ah ça non ! s’exclama la sœur avec véhémence.
Puis elle s’empourpra.
— Comprenez-moi, je n’ai pas voulu dire...
— Je l’avais bien compris, la rassura Fidelma. Mais dites-moi, la nuit où Dacán a été tué, étiez-vous en service à l’hôtellerie ?
— Comme toutes les nuits. Frère Rumann vous l’aura sûrement précisé.
— Avez-vous vu Dacán, cette nuit-là ?
— Bien sûr. Lui et le marchand Assíd étaient nos seuls hôtes.
— Je crois qu’ils se connaissaient, non ?
Sœur Necht hocha la tête.
— Mais je ne pense pas qu’ils étaient amis. J’ai entendu Assíd se disputer avec Dacán après le repas du soir.
— Ah bon ?
— Oui. Dacán s’était retiré dans sa chambre. Généralement, il lisait toujours un livre avant les complies, le dernier service du jour. Quand je suis passée devant sa porte, j’ai entendu des éclats de voix.
— Êtes-vous certaine qu’il s’agissait d’Assíd ?
— Il n’y avait personne dans l’édifice à part lui.
— Quel était l’objet de leur controverse ?
— Je l’ignore. Ils étaient en colère mais ne parlaient pas très fort.
— Et quel ouvrage étudiait Dacán ce soir-là ? interrogea Fidelma d’un air soucieux. On m’a dit qu’on n’avait rien pris dans sa chambre, or nous n’avons retrouvé ni livre ni écrits de sa main.
— Aucune idée.
— Quand avez-vous vu Dacán pour la dernière fois ?
— Je revenais des complies et il m’a demandé d’aller lui chercher un pichet d’eau fraîche.
— Vous êtes-vous rendue dans sa cellule après cela ?
— Non. Je l’évitais. Pardonnez-moi, je sais que c’est un péché, mais je le détestais.
Sœur Fidelma se renversa sur son siège et étudia un instant la jeune novice.
— Vous pouvez retourner vaquer à vos occupations, sœur Necht. Je vous appellerai si j’ai besoin de vos services.
— Vous ne parlerez pas au frère Rumann des sentiments que m’inspirait le vénérable Dacán ? demanda-t-elle avec anxiété.
— Non. La haine que vous éprouviez pour lui naissait de votre peur. Pour haïr, il faut craindre. C’est la protection dont usent les personnes intimidées. Mais, ma sœur, rappelez-vous ceci : ce sentiment violent est ennemi de la justice. Essayez de pardonner à Dacán ses attitudes tyranniques et n’oubliez pas de faire un examen de conscience. Et maintenant, allez en paix.
— Vous êtes sûre que vous n’avez besoin de rien ? demanda Necht avant de refermer la porte.
Elle semblait à nouveau pleine d’enthousiasme, comme soulagée par sa confession.
Fidelma secoua la tête.
— Je vous ferai appeler si nécessaire, lui assura-t-elle.
Quand elle fut partie, Cass se leva et s’assit sur le siège laissé vacant par Necht. Fidelma lut la sympathie dans le regard qu’il posait sur elle.
— Ça ne va pas trop bien, hein ? murmura-t-il. Nous nageons en pleine confusion.
Fidelma lui fit une grimace mutine.
— Allons marcher un instant au bord de la mer, Cass. Le vent me rafraîchira les idées.
Ils traversèrent l’abbaye et découvrirent un portail dans un mur latéral ouvrant sur un étroit sentier sablonneux qui descendait jusqu’à la mer. Le soleil brillait toujours, les bateaux dansaient au mouillage et les vagues roulaient sur les galets. Fidelma aspira l’air marin avec délices sous le regard amusé de Cass.
— Cela va déjà mieux, lança-t-elle. Je dois admettre que c’est l’enquête la plus pénible que j’aie jamais eu à affronter. D’habitude, les témoins et les suspects sont tous rassemblés dans un même endroit. Et je me trouve sur les lieux du crime quelques heures tout au plus après les événements. Les preuves ne s’évanouissent pas dans la nature.
Cass ralentit le pas pour adapter son rythme à celui de Fidelma tandis qu’ils marchaient le long de la mer.
— Je commence à comprendre les difficultés que rencontre un dálaigh. En vérité, jusqu’à présent je n’en avais aucune idée. Je m’imaginais qu’il lui suffisait de connaître la loi.
Fidelma demeura silencieuse.
Ils croisèrent des hommes sur la rive, déchargeant leur pêche de la matinée des naomhóg, des embarcations à l’ossature d’osier recouvertes de codai, des peaux tannées à l’écorce de chêne et cousues ensemble avec des lanières de cuir. Légères – trois hommes suffisaient à porter les plus grandes –, elles chevauchaient hardiment les plus hautes lames et ne craignaient pas de sortir par gros temps.
Fidelma s’arrêta pour regarder deux d’entre elles accoster sur le rivage. Elles remorquaient un monstre des mers.
Une seule et unique fois dans sa vie, elle avait vu de ses yeux un requin pèlerin, et elle supposa que la prise de ces hommes appartenait à la même famille.
Cass, qui n’avait jamais rien observé de tel, courut pour aller examiner la bête.
— Connaissez-vous l’histoire du bienheureux Brendan qui, au cours de son voyage en mer, avait une fois atterri sur le dos d’un de ces monstres ? Il pensait que c’était une île ! Pourtant, cette créature, aussi énorme soit-elle, ne peut se confondre avec un îlot rocheux, cria-t-il par-dessus son épaule à l’adresse de Fidelma, qui elle aussi semblait très excitée par cette découverte.
— Le poisson « accosté » par Brendan était d’une tout autre dimension. Quand le saint et ses compagnons entreprirent de faire un feu pour y cuisiner leur repas, l’animal, incommodé par la chaleur, s’enfonça dans les flots et ils rejoignirent leur bateau à la nage, sauvant leur vie de justesse.
Un vieux pêcheur qui l’avait entendue hocha la tête d’un air docte.
— Et c’est une histoire vraie, ma sœur. Mais connaissez-vous celle du grand poisson Rosault, qui vivait au temps de Colum-Cille ?
Fidelma secoua la tête en souriant, car elle savait que les vieux pêcheurs étaient férus d’histoires que l’on contait à la veillée, au coin du feu.
— Quand j’étais gamin, je péchais du côté du Connacht, dit le vieil homme, ravi de cette diversion. Les hommes du Connacht m’avaient rapporté qu’il existait une montagne sacrée à l’intérieur des terres baptisée Croagh Patrick, pour honorer le saint. Au pied de la montagne s’étendait la plaine de Muir-iasc, qui signifie « poisson de mer ». Savez-vous pourquoi elle a reçu ce nom ?
— Dites-le-nous, répondit Cass, entrant dans le jeu du vieil homme.
— On l’appelait ainsi parce qu’elle était formée du corps gigantesque de Rosault, rejeté par les flots au cours d’une formidable tempête. L’animal, en se décomposant dans la plaine, provoqua une puanteur abominable dont les vapeurs fétides flottaient sur tout le pays, asphyxiant les hommes et les bêtes. La mer recèle toutes sortes de secrets, ma sœur. Et des menaces terrifiantes.
Fidelma jeta un bref coup d’œil au navire de guerre de Laigin.
— Elles ne sortent pas toutes des abysses, dit-elle d’une voix douce.
Le vieillard suivit la direction de son regard et se mit à rire.
— Je crois que vous avez raison. Il se pourrait bien que les pêcheurs des Corco Loígde essayent leurs harpons sur des créatures plus mauvaises que ce malheureux pèlerin.
Puis il plongea avec délectation la lame de son couteau dans le requin pour le dépecer.
Fidelma se remit en marche le long du rivage.
Cass la rejoignit.
— L’air que nous respirons est déjà empoisonné par la guerre, dit-il après quelques instants de silence. Cela ne présage rien de bon.
— J’en ai parfaitement conscience, répliqua-t-elle. Pour contrer la menace, il me faudrait accomplir des miracles, comme me l’a demandé mon frère.
— Acceptons notre destin plutôt que de nous bercer d’illusions en imaginant que la guerre n’aura pas lieu.
— Le destin ! s’exclama Fidelma avec colère. Contrairement à certains de nos dévots, je ne crois pas à la prédestination. Ce n’est que l’excuse du tyran pour ses crimes, et le prétexte invoqué par l’idiot pour ne pas lui résister !
— Mais comment détourner son cours fatal ?
— En affirmant qu’il n’est pas fatal et en se démenant pour le démontrer.
C’était bien le moment de lui parler de ces fadaises ! Selon Sophocle, ce que les dieux avaient provoqué, on devait le supporter avec courage. Se servir de cette noble maxime pour s’enfermer dans ses propres limites et prétendre que Dieu l’avait voulu ainsi justifiait toutes les faiblesses et vous épargnait de faire des choix.
Cass leva la main en un geste las.
— Voilà une philosophie admirable, Fidelma, n’empêche...
— Assez !
Au ton de sa voix, le jeune guerrier comprit qu’il valait mieux en rester là. Il réalisait à quel point cette jeune femme, dálaigh de la cour, était vulnérable. Sur ses épaules, Colgú de Cashel avait déposé un fardeau bien lourd. Pour Cass, le mystère de la mort de Dacán ne serait jamais résolu. Mieux valait se préparer à la guerre avec Laigin plutôt que de se perdre dans les méandres d’une énigme impossible à élucider.
Fidelma s’assit sur un rocher et resta là, le regard perdu au loin, tandis que Cass faisait les cent pas. Elle se rappela ce que son vieux maître, le brehon Morann de Tara, lui avait dit un jour qu’elle avait échoué à un exercice mental faute d’avoir compris les données du problème :
« Mieux vaut demander son chemin deux fois plutôt que de le perdre, mon enfant. »
Quelle question n’avait-elle pas posée ? Quelle réponse n’avait-elle pas saisie ?
Brusquement, à la grande surprise de Cass, elle sauta sur ses pieds en poussant une exclamation de dépit.
— Non mais quelle idiote je fais !
— Pourquoi donc ? lui demanda-t-il tandis qu’elle reprenait à grandes enjambées le chemin de l’abbaye.
— Je suis là à gémir sur les difficultés de ma tâche avant même d’avoir commencé le travail.
— Je trouvais pourtant que vous aviez pris un très bon départ.
— Je n’ai fait qu’effleurer la surface. Je n’étais pas vraiment en quête de la vérité. Venez.
Ils rebroussèrent chemin, passèrent le portail et traversèrent les cours pavées. Ici et là, de petits groupes d’érudits et des religieux chargés d’enseignement lui jetaient des coups d’œil à la dérobée. Tous étaient au courant de sa mission. Elle les ignora, se pressant de rejoindre les grilles de l’entrée principale et, là, trouva celle qu’elle cherchait : Necht, la novice enthousiaste.
Elle s’apprêtait à la héler quand Necht l’aperçut et, oubliant toute retenue, vint en courant à sa rencontre.
— Sœur Fidelma, dit-elle sur un ton exalté, j’allais partir à votre recherche. Frère Tóla m’a demandé de vous remettre ceci. De la part de frère Martan.
Elle lui tendit un paquet de grosse toile que Fidelma entreprit de déplier. A l’intérieur se trouvaient de la charpie découpée dans un tissu à rayures rouges et bleues. Les lanières effrangées et maculées de taches brunes – du sang, supposa Fidelma – semblaient fragiles. Fidelma en prit une, tira dessus et elle se déchira facilement.
— Ces liens ne sont pas très solides, fit remarquer Cass.
— Non, répliqua Fidelma d’un air pensif en remballant le tout qu’elle glissa dans sa sacoche. Et maintenant, sœur Necht, j’aimerais que vous me conduisiez à la bibliothèque de sœur Grella.
À sa grande surprise, la jeune fille secoua la tête.
— C’est impossible.
— Qu’est-ce qui vous prend ? s’énerva Fidelma.
— Rien, mais l’abbé veut vous voir immédiatement.
— Ah !... dans ce cas, je ne le ferai pas attendre. Mais pourquoi cette précipitation ?
— Il y a un court instant, Salbach, le chef des Corco Loídge, est arrivé suite à un message que Brocc lui avait envoyé. Il paraissait très en colère.